Diabolique Mon Ange et La chambre double de Baudelaire

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Diabolique Mon Ange et La chambre double de Baudelaire

Message par Time machine le Lun 27 Nov - 21:48

Le thème majeur du Temps, qui "règne en souverain maintenant ; et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortége de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d’Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses" est présent dans les deux textes.
Les fouets ("Flik flak") correspondent à ce cortège diabolique, le temps est omniprésent ("Tic tac") dans la chanson de l'album "Bleu noir". Le vent renvoie à ce souffle puissant qui perturbe l'âme, un souffle intérieur qui fait partie de l'univers farmerien ("Avant que l'ombre" et sa "tourmente des vents" notamment). Le motif de la chambre est aussi commun aux deux textes. Et bien évidemment, comment ne pas penser à "l'Horloge", ce poème de Baudelaire qui ouvre l'album culte "Ainsi soit-je" et la tournée de 1989...
L'apport décisif de Mylène Farmer est d'entretenir une ambiguïté en personnifiant le Temps qui devient, semble-t-il, un amant violent. Car aimer la vie, c'est aimer le temps qui en est l'enveloppe et lui dicte son rythme, ses épisodes, qui fait les "tranches de vie". La vie humaine est toute entière temporalité.
La dualité de la chambre double comme du Temps ange, lorsqu'il est suspendu, démon lorsqu'il rappelle l'outrage du Temps par sa seule présence, me conduisent à penser que Mylène Farmer s'est inspiré du poème de Baudelaire que voici.
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La Chambre double
Charles Baudelaire

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.
L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. — C’est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse.
Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l’air de rêver ; on les dirait doués d’une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.
Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l’impression non analysée, l’art défini, l’art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l’harmonie.
Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l’esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre-chaude.
La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit ; elle s’épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l’Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici ? Qui l’a amenée ? quel pouvoir magique l’a installée sur ce trône de rêverie et de volupté ? Qu’importe ? la voilà ! je la reconnais.
Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule ; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l’admiration.
À quel démon bienveillant dois-je d’être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums ? Ô béatitude ! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n’a rien de commun avec cette vie suprême dont j’ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde !
Non ! il n’est plus de minutes, il n’est plus de secondes ! Le temps a disparu ; c’est l’Éternité qui règne, une éternité de délices !
Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m’a semblé que je recevais un coup de pioche dans l’estomac.
Et puis un Spectre est entré. C’est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi ; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne ; ou bien le saute-ruisseau d’un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.
La chambre paradisiaque, l’idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.
Horreur ! je me souviens ! je me souviens ! Oui ! ce taudis, ce séjour de l’éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés ; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats ; les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière ; les manuscrits, raturés ou incomplets ; l’almanach où le crayon a marqué les dates sinistres !
Et ce parfum d’un autre monde, dont je m’enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas ! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.
Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit : la fiole de laudanum ; une vieille et terrible amie ; comme toutes les amies, hélas ! féconde en caresses et en traîtrises.
Oh ! oui ! Le Temps a reparu ; Le Temps règne en souverain maintenant ; et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortége de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d’Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.
Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit : — « Je suis la Vie, l’insupportable, l’implacable Vie ! »
Il n’y a qu’une Seconde dans la vie humaine qui ait mission d’annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun une inexplicable peur.
Oui ! le Temps règne ; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j’étais un bœuf, avec son double aiguillon. — « Et hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné ! »

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

. . .

Comparer avec le texte de "Diabolique mon Ange" :

Repos tranquille
Heure inutile
Dans cette chambre
La main qui tremble

Ne reste que les rêves
Étonnante chimère
Qui garde son empreinte
A fui dans son étreinte

Allons ailleurs si tu veux
Conduis-moi où tu es mieux
Et plus jamais la même...
Le vent fait sourde oreille

Flik flak
Diabolique est mon ange
Tic tac
Plus rien ne nous dérange
La claque
Bien contre lui et tangue
Tic tac
On s'est aimé à s'y méprendre

Flik flak
Diabolique est mon ange
Tic tac
Plus rien ne me dérange
La claque
Suis contre lui et tangue
Et là
S'agenouiller et puis s'éprendre...

Vent ! J'ai souhaité ta mort
Temps j'ai maudit ton corps

Et plus jamais la même
À tout jamais de celles
Qui entrouvrent fenêtre
Qui parlent et puis se jettent

Flik flak
Diabolique est mon ange
Tic tac
Plus rien ne nous dérange
La claque
Bien contre lui et tangue
Tic tac
On s'est aimé à s'y méprendre

Flik flak
Diabolique est mon ange
Tic tac
Plus rien ne me dérange
La claque
Bien contre lui et tangue
Et là
S'agenouiller et puis s'éprendre...

Dans ma tête un désordre
Y remettre un peu d'ordre
N'a jamais vu ma fièvre
N'a jamais dit je t'aime
Cependant je l'aime...

Et plus jamais la même
À tout jamais de celles
Qui entrouvrent fenêtre
Qui parlent et puis se jettent

Flik flak
Diabolique est mon ange
Flik flak
Diabolique est mon ange
Flik flak
Diabolique est mon ange
Flik flak
Diabolique est mon ange


Diabolique mon ange (2010)
Paroles : Mylène Farmer
Editions : Stuffed Monkey / Darius Keeler
Extrait de l'album Bleu Noir (2010)
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Re: Diabolique Mon Ange et La chambre double de Baudelaire

Message par Luigi L. le Mar 28 Nov - 10:13

Merci beaucoup pour ce "pointage" et ces remarques, Time Machine.
Ce ne serait point étonnant, Mylène Farmer ayant toujours aimé Charles Baudelaire.

Baudelaire a mis en lumière le thème de la laideur dans la poésie, et associé le beau et le trivial - tant redouté par Mylène donc associé au Beau, ça pouvait l'intéresser.
On note aussi tantôt de l’angoisse, tantôt de l’émerveillement de Baudelaire face au nouveau.

Comme avec Mylène, des "théoriciens" se sont longtemps demandé si on pouvait d'ailleurs le qualifier de "moderne".
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